Avant propos
Depuis le début des années 1980, mon travail explore les conditions d’apparition des formes et les relations entre intention, règle, hasard et perception.
Le dessin programmé a constitué le premier terrain de cette recherche. En utilisant le code et les premières machines graphiques, j’ai construit des systèmes capables de produire des formes à partir d’instructions, de variations et de procédures aléatoires. Le programme permettait de définir certaines conditions de production tout en laissant une part du résultat à ce qui ne pouvait être entièrement prévu.
Ce qui m’intéressait alors n’était pas la technologie en elle-même, mais la situation qu’elle créait : une forme pouvait être construite à partir d’une règle sans être entièrement déterminée par elle. Le dessin se développait dans l’écart entre l’intention et son résultat, entre le système imaginé et ce qu’il produisait effectivement.
Cette recherche s’est poursuivie à travers des pratiques et des matériaux différents : dessin, peinture, photographie, papier, couleur, paysage et archive. Les outils changent, mais demeure une attention portée à ce qui se joue entre une décision et ce qui lui échappe, entre une structure et les variations qu’elle peut engendrer.
Mes travaux récents s’appuient ainsi sur des protocoles simples, mais ouverts. Ils peuvent partir d’une forme, d’un objet, d’une trace ou d’une situation choisis pour leur potentiel plastique. Le protocole organise ensuite le travail sans en déterminer complètement l’issue.
Le code oublié en offre un exemple particulier. Les pierres sont choisies pour leurs qualités et leur potentiel graphiques. Sur certaines d’entre elles, une séquence de marques, apparue sans intention artistique, peut être considérée comme une sorte de code primitif. Je prends cette trace existante comme point de départ et cherche une continuité graphique qui puisse faire sens avec elle.
Je n’ajoute pas de dessin sur la pierre. Le travail consiste à observer, choisir, interpréter et prolonger mentalement une possibilité inscrite dans ce qui existe déjà. La règle n’est donc pas donnée avant l’œuvre : elle se construit à partir d’une situation rencontrée.
Cette manière de faire introduit un certain décentrement de l’auteur, sans pour autant le faire disparaître. Le choix de la pierre, l’attention portée à la trace, la décision de la considérer comme une séquence et la recherche d’une continuité relèvent pleinement d’une intention artistique. Mais cette intention doit composer avec quelque chose qu’elle n’a pas produit.
Ce rapport entre ce qui est choisi et ce qui est trouvé traverse, sous des formes différentes, plusieurs de mes travaux récents. Dans Carrés à dessein, Random Colors Papers, La part de l’ombre ou recode drawing, des règles et des protocoles organisent l’expérience tout en laissant intervenir les propriétés du matériau, de la lumière, de la couleur, du geste ou de la perception.
Il ne s’agit pas de choisir entre contrôle et hasard. Il s’agit plutôt de construire des situations dans lesquelles les deux peuvent coexister.
Le protocole devient alors moins une recette qu’un cadre de travail : il permet de commencer, de poursuivre, de répéter, de déplacer ou de transformer une forme, tout en laissant ouverte la possibilité d’un écart.
Le code appartient à l’histoire de cette recherche, mais il n’en constitue pas la limite. Ce qui demeure de cette expérience est peut-être une manière de penser la forme : établir des conditions, faire un choix, accepter une part d’incertitude et regarder ce qui peut en résulter.
Aujourd’hui, mon travail se construit dans cet espace entre ce que je décide et ce que je découvre.
Biographie
Pierre Braun est né à Paris en 1961. Il vit et travaille au Pays basque.
Artiste, il développe depuis le début des années 1980 une œuvre à la croisée du dessin, du code, de l’image, de la peinture, de la photographie et de la mémoire.
Étudiant en arts plastiques à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, il rejoint le laboratoire de François Molnar dans le cadre de ses recherches de maîtrise, DEA et doctorat. Il rencontre Véra Molnar et collabore avec elle entre 1984 et 1986 autour de programmes de dessins génératifs réalisés sur écrans et tables traçantes.
Ses premières recherches portent sur les relations entre programmation, dessin et processus de création. À travers des systèmes fondés sur la règle, la variation et le hasard calculé, il interroge la place de l’artiste face à la machine, la part de décision laissée au programme et les transformations du geste et de la composition dans un environnement informatisé.
Dans les années 1990 et 2000, sa pratique se développe à travers le dessin, la peinture, la photographie, les dispositifs numériques et l’édition. Il participe également à différents projets collectifs et développe des travaux qui interrogent les relations entre image, mémoire, territoire et nouvelles formes de publication.
Son parcours d’artiste est parallèlement accompagné par une activité d’enseignement et de recherche en arts plastiques à l’université Rennes 2, où il enseigne de 1994 à 2025. Cette activité accompagne ses travaux artistiques notamment ses recherches sur l’histoire du dessin programmé et sur les relations entre art, design graphique et humanités numériques.
Depuis 2011, il publie ces recherches sur HAL et le carnet Computerdrawing.hypotheses.org, consacré à l’histoire et aux pratiques du dessin programmé. Ce site constitue aujourd’hui une archive documentaire associée à son parcours artistique.
Son travail a notamment été présenté à la Chapelle de la Sorbonne, à la galerie Natkin-Berta, à la Gesellschaft für Kunst und Gestaltung de Bonn, à la galerie Lara Vincy à Paris, au Parlement de Bretagne à Rennes et, plus récemment, à la Galerie Data à Paris. En 2024, il participe notamment aux journées d’étude consacrées à Véra Molnar au Centre Pompidou.
Ses publications comprennent notamment Recollection (2014), L’ensauvagement graphique du code (2019) et Digital Klee. Esquisses pédagogiques. Enquête sur le futur de la forme (2020).
Depuis 2024, la réactivation de ses recherches historiques sur le dessin algorithmique accompagne une nouvelle production qui en déplace les principes vers la peinture, la photographie et le papier. Dans recode drawing, Random Colors Papers, Carrés à dessein et La part de l’ombre, les notions de protocole, de variation et de hasard sont confrontées à la matérialité, à la lumière et aux conditions de perception.
Archives
Une partie des recherches historiques consacrées au dessin programmé et aux relations entre design et humanités numériques est documentée depuis 2011 sur les réseaux académique HAL ou sur le blog de recherche Computerdrawing.hypotheses.org.
Ce site rassemble archives, documents et textes consacrés notamment aux premières pratiques artistiques utilisant le code et les machines graphiques.
Il constitue un prolongement documentaire de mon parcours artistique et permet de retrouver les recherches historiques qui accompagnent certaines de mes œuvres.