La structure de notre expérience est sans cesse travaillée par la fréquentation des machines et des appareils automatiques qui conditionnent notre sensibilité et notre capacité de réception esthétique.
Pour qualifier les productions artistiques issues de cette conception très organique de la relation que nous entretenons avec les machines animées par le code, j’emploie l’expression « stitch up » qui fait référence à la couture, à la reprise et au travail de suture.
Repriser, bricoder, suturer du code dans des dispositifs plastiques sont des activités qui peuvent-être considérées comme une réplique artistique à l’incidence de la fréquentation des machines numériques.
Si les années 80 ont été dans ma pratique l’occasion d’interroger et d’observer sur un plan artistique comment l’ordinateur permettait d’interroger autrement le monde, à la fin des années 90, mon approche est très différente. Nous devons intégrer le fait que la technologie numérique est omniprésente et elle est devenue une affaire de spécialistes ou de simples amateurs usagers. le numérique a infiltré nos modes de pensée et nos pratiques pour refonder les dispositifs et les sujets de l’art.
Le stitch up est un geste artistique à l’époque de l’informatique et du numérique qui prend ancrage dans les pratiques du dessin et de la peinture. J’ai pensé que dessiner me permettrait de révéler quelque chose “d’une économie de l’invisibilité” du monde par des jeux d’assemblages graphiques similaires au processus même de la programmation. En somme “rendre visible” et non reproduire le visible pour paraphraser Paul Klee…
Il s’agit d’abord de faire avec la reprise, la suture et le réagencement :
reprendre des formes, des traces d’usage, des signes ou des fragments déjà produits, les déplacer et les assembler pour leur donner une nouvelle existence plastique.
c’est une façon de « reprendre et suturer le code sous toutes ses formes », ni bricolage technologique ni simple virtuosité numérique, mais d’un geste artistique ancré dans le dessin et la peinture.
Le stitch up repose d’abord sur la reprise. Une forme née d’un programme peut être redessinée à la main, agrandie, transposée sur une toile ou réinterprétée dans un autre médium. La forme revient autrement. Dans Recode Drawing, par exemple, l’artiste reprend des tracés informatiques anciens à l’acrylique, quarante ans après leur création.
Ce retour n’est pas une copie nostalgique. Le geste manuel réintroduit la durée, l’effort et les écarts dans une forme que la machine avait produite presque instantanément. La reprise fait apparaître ce que le premier mode de fabrication avait laissé invisible.
L’assemblage ne cherche pas à reconstituer les documents d’origine. Il rapproche des morceaux hétérogènes, fait coexister des couleurs, des mots et des images, et transforme leur voisinage en une nouvelle composition. Les fragments conservent quelque chose de leur provenance, mais perdent progressivement leur fonction initiale. Ils deviennent les éléments d’une autre écriture visuelle.
Grilles, mosaïques, alignements et diagrammes évoquent les structures du traitement informatique, mais ils sont réalisés à partir de matériaux ordinaires, fragiles et irréguliers.
Mais Il y a une tension entre l’organisation et l’accident : une structure donne une cohérence à l’ensemble, tandis que les déchirures, les différences de papier, les couleurs et les fragments résistent à une uniformité parfaite. L’œuvre tient ensemble ces deux dimensions sans que l’une annule l’autre.
Les matériaux utilisés ont souvent déjà vécu. Flyers culturels, journaux et copies destinées à être détruites sont des supports dont l’actualité est brève. Leur réemploi ne consiste pas simplement à les recycler : il transforme leur disparition programmée en matière artistique.
Dans Recollection, l’information d’origine s’efface au profit des qualités plastiques des fragments et de leurs relations. La composition garde la trace d’une activité culturelle tout en faisant oublier une partie de ses contenus. Elle donne ainsi une forme sensible à la mémoire et à l’oubli, non comme conservation intégrale du passé, mais comme sélection, sédimentation et transformation.
Le stitch up ne se limite pas aux œuvres qui représentent ou imitent l’informatique. Le principe du code s’est déplacé : il est devenu une méthode de composition, de classement et de lecture, susceptible de se déplacer d’un support à l’autre.
C’est le cas avec le code oublié, où les lignes naturelles du quartz dans les pierres sont considérées comme les fragments d’une écriture antérieure à l’intervention humaine. L’artiste ne crée pas ces signes : il les choisit, les interprète et cherche à en prolonger graphiquement la continuité. Le geste artistique devient alors une forme d’attention à ce qui existe déjà, plutôt qu’une volonté de tout inventer ou de tout contrôler.
À mes yeux, sa singularité tient surtout à ce paradoxe : l’artiste construit une organisation, mais cette organisation ne vise pas à soumettre entièrement ce qu’elle rassemble. Les fragments gardent leurs différences, les gestes introduisent leurs écarts, les matériaux conservent leur histoire et les signes peuvent perdre leur sens initial pour en faire surgir d’autres.
Le stitch up n’est donc ni un simple collage, ni une esthétique numérique au sens strict, ni une technique de recyclage. C’est une pratique qui fait passer des formes d’un contexte à un autre et qui, dans ce déplacement, révèle à la fois ce qu’elles conservent, ce qu’elles perdent et ce qu’elles peuvent encore devenir.