Le propos initial est d’interroger les conditions actuelles de production et de circulation des images. La lente transformation du processus de formation d’une image/figure au profit de la visualité écranique et digitale…
Citations/évocations...
La série éponyme de l’exposition de 1999 évoque un célèbre fragment du poème de Baudelaire “À une passante”…
je me suis souvenu de l’historien Robert Klein quand j’ai titré le billet (R. Klein, la forme et l’intelligible, Gallimard , 1983)
Éclipse de l’image :
L’ombre comme processus
Avec ce billet j’ai souhaité revenir sur une série de travaux que j’ai présenté également lors de l’exposition de 1999 à la galerie Lara Vincy, et qui ne passe pas par l’imprimante (cf. billet “Image et ingouvernabilité” ) mais par le verre. Il s’agit d’une série de micro-installations réalisées in situ, de petites figures peintes sur verre dont l’ombre et la lumière se diffractent dans l’espace de la galerie, parfois complétées d’inscriptions ajoutées à même le verre, le mur ou d’autres supports, puis d’autres, fixées en différé par un tirage argentique développé au studio Françoise Clolus.
Le titre “Éclipse de l’image” emprunté à Robert Klein, à son ouvrage La Forme et l’intelligible, n’est pas un habillage lettré : il annonce que le sujet réel de la série n’est pas l’image, mais la condition de sa lisibilité, ce moment où la forme cesse d’être intelligible et bascule dans l’obscurité, exactement comme une éclipse ne supprime pas un astre mais interrompt momentanément la possibilité de le voir.
Le communiqué de la galerie, (repris ensuite dans la notice du Cnap), éclairait ce geste depuis l’endroit où on l’attend le moins. Il décrit l’exposition de 1999 comme une anticipation de l’archéologie des médias et affirme que l’imprimante à jet d’encre y est traitée comme un instrument de création à part entière, au même titre que l’appareil photographique ou le micro-ordinateur. On pourrait croire que cette phrase ne concernait que le versant technique de l’exposition, les tirages sur polyester dont je retardais volontairement le séchage. Mais elle vaut tout autant pour les pièces sur verre : dans les deux cas, l’intérêt esthétique n’est pas seulement l’image obtenue mais aussi l’appareil qui la produit, et la manière dont on peut ralentir, dérégler ou différer son fonctionnement pour rendre visible le processus lui-même. Le verre, la lumière et l’ombre portée jouent ici le rôle que jouait, du côté de l’imprimante, la capillarité de l’encre sur un film mal apprêté : ce sont des dispositifs de formation lente de l’image, opposés à l’instantanéité de la visualité écranique qui commence tout juste, en 1999, à s’imposer comme norme.
C’est cette opposition qui se trouve formulé explicitement lorsque j’évoque la lente transformation du processus de formation d’une image ou d’une figure, mise en balance avec la montée en puissance de la visualité digitale (cf. Jets d’encre. Expérimentations graphiques in : https://computerdrawing.hypotheses.org/144 )
L’ombre diffractée d’une petite forme peinte sur verre appartient à un régime d’apparition qui ne doit rien au calcul : elle dépend de l’angle du jour, de la position du corps du visiteur, de l’endroit précis où il se tient dans la galerie. Rien de cela n’est reproductible à l’identique, rien de cela n’est gouvernable par un protocole numérique. On retrouve ici, sous une forme optique plutôt qu’informatique, le même souci d’ingouvernabilité qui traverse le texte sur les jets d’encre : refuser qu’une image se donne comme un signal stable et univoque, et chercher au contraire les conditions concrètes, matérielles, presque physiques, dans lesquelles une forme apparaît et s’efface.
La référence à Baudelaire, commune aux deux volets de l’exposition, prend alors tout son sens. « Un éclair… puis la nuit ! » ne décrit pas seulement la rencontre furtive d’un passant, il décrit la structure même de ces images : quelque chose surgit, un instant, avant de retourner à l’obscurité, que ce soit la silhouette d’une passante dans une gare ou l’ombre projetée d’une figurine peinte sur une vitre. L’éclipse et l’éclair partagent la même grammaire temporelle, celle d’une apparition qui contient déjà sa propre disparition. Le communiqué de la galerie posait d’ailleurs, presque en écho, la question qui hante ce travail depuis 1999 : que pouvons-nous retenir de ces millions d’images qui défilent chaque jour ?
La série sur verre y répond à sa manière, en proposant des images qui ne défilent justement pas, qui exigent au contraire un temps de présence physique dans l’espace pour être vues ou disparaître.
On mesure, avec le recul, le fil que l’on fait exister avec ce nouveau travail photographique intitulé La part de l’ombre. Les tirages interrogent le dessin algorithmique par la seule lumière tangible portée sur quelques fines bandelettes de papier, et qui prolongent presque littéralement les dispositifs de verres peints à la galerie Lara Vincy. Dans les deux cas, l’ombre n’est pas un effet secondaire de l’image, elle en est le medium premier, celui par lequel une forme peut encore apparaître sans jamais se laisser réduire à un fichier, une résolution, un format d’exportation. Éclipser l’image, ce n’est donc pas la faire disparaître : c’est la ramener au seuil précis où elle hésite encore entre apparition et effacement, et c’est précisément là, sur ce seuil, que mon travail n’a cessé de revenir.
Tous les tirages ont été développés par le studio Françoise Clolus (Paris 18)
tirage argentique, 1999,
tirage argentique, 1999,
tirage argentique, 1999,
tirage argentique, 1999,
tirage argentique, 1999
tirage argentique, 1999
tirage argentique, 1999
tirage argentique, 1999
tirage argentique, 1999
tirage argentique, 1999










