Une ingénierie du temps perdu
“Pour se souvenir il faut d’abord oublier” M. Augé
Il s’agit de paysager et de reproduire à l’échelle du sensible, l’édition des données que réalisent en masse aujourd’hui les machines qui trient l’information en fonction d’une requête spécifique.
Les toiles forment des assemblages de fragments déchirés de flyers et de journaux épinglés qui indexent et collectionnent à la manière d’un diagramme hypertexte l’activité artistique et culturelle de Rennes et Saint-Malo entre 2012 et 2013, la côte basque (Bayonne, Anglet, Biarritz) à partir de 2025. Destinés le plus souvent à une inactualité et un oubli rapide, tous ces bouts de papiers réunissent pourtant une communauté de pratiques singulières (les événements culturels, spectacles et annonces divers, la culture institutionnelle (groupes privés et publics) . Toutefois l’échantillonnage délibérément fragmentaire escamote l’information initiale pour privilégier le matériau plastique et y faire jouer de nouveaux critères sélectifs. Le choix des mots, des couleurs, la forme de la découpe sont choisis ensemble ou séparément pour manifester et informer un processus de sédimentation singulier qui propose une nouvelle lecture et donne forme à l’oubli des données initiales.

sans titre (détail), assemblage de flyers papiers et recolements divers, épinglé sur toile, 100 x 100cm, Anglet, 2026. L’édition culturelle locale est l’objet de prélèvements divers, édités et re-agencés selon le principe dadaïste (Tristan Tzara) qui vise à produire des effets poétiques du fortuit et des coïncidences. Pour nous il s’agit de donner une forme à l’oubli.
collage vs épinglage
L’opération d’épinglage, qui relève presque du rituel, est fondamentale : elle diffère du collage car c’est celle qui, en dernier lieu, anime singulièrement les signes et les codes à l’image du savoir-faire du tailleur qui dispose et épingle son patron, à plat, sur une pièce d’étoffe pour ajuster point par point le tracé de la découpe. L’épingle permet l’ajustement de deux pièces, voire davantage ensemble, avec toujours cette dynamique d’une réserve sur le temps que ne permet pas le côté définitif et tenu du collage. Matisse et Picasso hybrideront génialement ces deux pratiques. Ajuster avec des épingles c’est marquer l’irruption, dans le processus de création, du temps, en piquer l’advenue et l’événementialité, le « monter en épingle » ; c’est également suggérer le cheminement d’une épaisseur d’un matériau plastique à traverser, déplacer ou parcourir. Par cette pratique de l’épinglage, le spectateur se trouve désormais au centre de l’expérience vécue de l’emprise du code sur notre manière de percevoir : Avec Picasso, l’irruption du réel sur la toile bouscule et apporte les dimensions du virtuel dans les codes de la représentation picturale. Avec Matisse, cela apparaît comme une forme de cinétique de simplification formelle. Aller à l’essentiel d’une pratique de la représentation en sculptant directement dans la couleur tangible. Une nouvelle échelle de transcription, de transcodage des signes du monde apparait. Manifestant une capacité nouvelle d’ubiquité pour la forme et les signes à apparaître ici ou disparaître là, l’épinglage à la surface de la toile manifeste son pouvoir de réunir, mais aussi retrouver la liberté de choisir pour séparer les signes et les codes et en libérer les effets de sens : ici ajouter une présence à la forme, aux images et aux mots, là en éclipser les motifs et évoquer par l’oubli leur forme intermittente…

sans titre (actualité culturelle rennaise), flyers déchirés, épinglés sur toile, 100x100cm, 2012-2013
sans titre (actualité culturelle rennaise), flyers déchirés, épinglés sur toile, 100x100cm, 2012-2013
sans titre (actualité culturelle rennaise), flyers déchirés, épinglés sur toile, 100x100cm, 2012-2013
sans titre (actualité culturelle rennaise), flyers déchirés, épinglés sur toile, 150x150cm, 2012-2013



