Le code comme matière

L’histoire de Pierre Braun commence dans le sillage direct des pionniers du computer art. Il fréquente très tôt François Molnar puis Véra Molnar, expose avec elle en 1995 à Bonn dans Digital Konkret 1 aux côtés de Wolfgang Kiwus, Georg Nees, Horst Rave et Erwin Steller, cette génération qui invente dans les années soixante et soixante-dix une esthétique de la machine à partir de l’algèbre et de la géométrie. Cette filiation, il ne l’a jamais reniée : il codirigera plus tard l’édition des journaux intimes de Véra Molnar, lui consacrera une étude sur le code et l’archive, republiera les Esquisses Pédagogiques de Paul Klee sous l’angle d’une enquête sur le futur de la forme. Chez lui, l’histoire de l’art génératif n’est pas un héritage à célébrer de loin mais un matériau de travail continu, une conversation qui ne s’est jamais interrompue.

C’est précisément cette proximité qui rend visible son écart. Là où Georg Nees, Michael Noll ou Frieder Nake cherchaient à faire la preuve d’une capacité, à démontrer que la machine pouvait produire de la forme, du hasard maîtrisé, de la beauté calculée, Pierre Braun refuse dès le départ la logique de la démonstration. Ses premiers tracés au plotter Texas Instruments, dans les séries Modules graphiques ou Sinusoïdes, apparaissent minimalistes jusqu’à l’épure, au moment même où triomphe l’imagerie de synthèse hyperréaliste : il choisit délibérément le contre-pied, l’appauvrissement du geste plutôt que sa surenchère. Le code n’est plus une preuve de puissance mais un espace de flottement, de répétition, presque de rêverie mécanique, jusque dans les boucles qui reviennent sur elles-mêmes comme des paresses graphiques à l’échelle du programme. Ce que le Computer art historique voulait affirmer, il choisit de le laisser hésiter.

En 1999, à la galerie Lara Vincy, l’exposition « Un éclair… puis la nuit ! Territoires mobiles et coïncidences » explore cet écart par deux moyens opposés. D’un côté, des tirages jet d’encre où Braun retarde volontairement le séchage des encres sur film polyester jusqu’à laisser apparaître une image fantôme, née de la capillarité, des poussières et des micro-rayures que l’imprimante devait précisément dissimuler. De l’autre, sous le titre « Éclipse de l’image », une série de micro-installations de verre peint dont l’ombre se diffracte dans l’espace de la galerie, ou des tirages argentiques fixant des trajets fugaces et interstitiels de lumière solaire . Mécanique d’un côté, optique de l’autre, les deux volets ralentissent le dispositif technique jusqu’à ce qu’il cesse d’être gouvernable, révélant dans cette panne organisée un processus de formation de l’image que la norme industrielle est conçue pour effacer. Une notice du Centre National des Arts Plastiques identifiant cette exposition la décrira plus tard comme une anticipation de l’archéologie des médias, une manière parmi d’autres, dans ce parcours, de poser une question qui reviendra sous des formes variées : que reste-t-il visible, mémorable, gouvernable, dans des images conçues pour défiler et s’oublier aussitôt ?

Le dessin, chez lui, ne s’arrête pas à la machine. La série Enfance met en regard, dans des diptyques encre sur papier, un tracé exécuté à la main et son pendant programmé, confrontant à l’échelle du corps ce que le code avait produit sans effort ni fatigue. La série Écritures explore un espace en deçà du langage, où le geste graphique devient signe sans jamais se stabiliser en mot, dans la filiation d’Henri Michaux, Bernard Réquichot ou Cy Twombly. Cette tension entre l’exécution machinique et la reprise manuelle, déjà présente dans le dessin, trouve son prolongement le plus abouti dans la peinture. Avec recode drawing, Braun reprend à l’acrylique, quarante ans plus tard, des tracés nés à l’ordinateur dans les séries Passages et Fréquences : la main s’y essouffle littéralement à rattraper, à son propre rythme, ce qu’une machine avait produit en une fraction de seconde. Cette pratique de la reprise gestuelle, déjà éprouvée dans ses dessins sur toile à la gouache où les tracés machiniques sont agrandis et réinterprétés à main levée (Écritures secondes), ne relève pas de la nostalgie : elle vérifie, matériellement, si une forme née d’un calcul peut encore habiter le corps qui la reprend, et rend visible, par la lenteur du geste repris à la main, tout ce que l’exécution algorithmique avait justement rendu invisible.

Cette manière de faire avec le code s’étend plus loin encore, jusqu’à quitter tout support numérique. Avec les papiers épinglés sur toile des séries Recollection et stitchup, Braun édite des flyers culturels ou des copies d’examen destinées au pilon, qu’il déchire méticuleusement puis organise selon des gabarits empruntant leur logique à l’informatique, mosaïques faussement pixellisées, grilles, diagrammes, sans jamais convoquer d’ordinateur. Le code devient ici une manière de classer, appliquée après coup à une matière déjà existante, fragile et vouée à la destruction. Ce geste d’éditer le rebut administratif et publicitaire d’une culture saturée de papier trouve son prolongement naturel dans les recherches qu’il mène également comme enseignant-chercheur en art à l’université de Rennes 2, où la question de l’archéologie des médias, de la manière dont les images et les protocoles vieillissent et se sédimentent, occupe une place centrale. Traiter le flyer périmé comme une matière archéologique déjà constituée et assimilée, c’est prendre au sérieux ce que l’on appelle, dans son vocabulaire, l’acculturation digitale : non pas la nouveauté technologique, mais ses résidus, ses formes de mémoire dégradée.

La photographie prolonge cette même logique en la confrontant directement au réel. Carrés à dessein reprend en petits assemblages de papier les variations des modules graphiques des années 1980, la tension s’y jouant entre la figure abstraite du carré et sa matérialisation photographique. La part de l’ombre pousse le protocole plus loin en le faisant reposer entièrement sur la lumière et l’ombre portée, renouant presque littéralement avec le dispositif du verre peint de 1999 : le dessin algorithmique s’y trouve réinterrogé par les mêmes moyens purement optiques. Random Colors Papers, avec ses trente nuances de vert empilées au sol ou sur socle comme les lignes de codes d’un programme, transforme le protocole en une œuvre à activer physiquement, confondant volontairement l’image photographiée et l’objet qui l’a produite.

C’est avec Fictions métamorphiques que le geste change le plus radicalement de nature. Les galets et roches métamorphiques ramassés en marchant ici et là portent des lignes et des figures géométriques que Braun choisit de lire comme un code perdu, une structure minérale antérieure à toute machine et à toute écriture humaine. Les tracés graphiques qu’il leur associe sur papier ne les inventent pas : ils tentent de prolonger une phrase déjà commencée par la pierre elle-même. En attribuant à la matière minérale une capacité de structuration qui précède de très loin l’espèce humaine, Braun décentre discrètement la question de l’auteur du code : ce n’est plus l’ingénieur ni l’artiste qui invente la forme, c’est le temps géologique qui la portait déjà. Ce geste, d’une modestie presque silencieuse, place son travail au voisinage des interrogations les plus actuelles de l’art contemporain face à l’anthropocène, non par la dénonciation frontale de l’empreinte humaine, mais par une attention qui refuse de placer systématiquement l’humain au centre du processus créatif.

Cette économie de moyens n’est d’ailleurs jamais neutre. Une table traçante ancienne, de l’encre, du papier, des épingles, des cailloux ramassés en marchant : face à un art contemporain souvent gourmand en puissance de calcul et en intelligence artificielle énergivore, cette modestie technique, revendiquée très tôt par Braun comme une résistance à la surenchère technologique, résonne comme une position presque écologique sans jamais se formuler en ces termes militants. C’est ainsi que se dessine la singularité de la démarche tout entière : héritier assumé des pionniers du computer art, Braun s’en distingue en refusant la démonstration de puissance au profit d’une poétique de l’obsolescence et du reste, et en faisant migrer ce geste avec le code, d’un médium à l’autre, du plotter à la peinture, du flyer déchiré à la pierre ramassée, jusqu’à ce qu’il cesse d’appartenir à la seule machine pour devenir une manière de lire le monde.

pierre braun

Pierre Braun vit et travaille au pays Basque depuis 2024

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